LES « LOW COST COUNTRIES »

Récemment, j’étais convié par mon entreprise, à la Convention annuelle ayant trait aux achats à Roissy.
En général, ce genre de convention a pour objectif de présenter le résultat des actions de progrès entrepris
et de fixer pour les années à venir un cap, un plan d’action, permettant de réaliser des économies en matière d’achats.
On profite de l'occasion pour  motiver les collaborateurs, afin qu’ils soient encore plus performants dans la mission
qui leur est confiée.
Outre les discours policés, emprunts de solennité que l’on écoute avec plus ou moins d’intérêt, ces grands-messes
rassurent et donnent l’image idyllique d’une organisation performante, professionnelle. Et quand les orateurs sont des
intervenants un tantinet hâbleurs, parlant avec exubérance et suffisance pour présenter le bilan de leurs actions, ces
conventions remportent en général un franc succès... enfin pour leurs initiateurs.
Mon propos n’est pas ici de critiquer ce genre de manifestations, mais je voulais souligner un point, qui apparemment,
au cours de cet événement, n’a étonné personne. Parmi les propositions de solutions pour améliorer les indicateurs de
performances et les résultats en matière de politique  d’achat, une a particulièrement retenu mon attention :
passer des accords commerciaux avec des partenaires dont les sites de production se trouvent principalement dans les
pays émergents, afin d’obtenir des prix inférieurs à ceux pratiqués chez nous, pour un produit bien entendu équivalent.
Ces pays à faibles coûts sociaux, sont  appelés les « low costs », qu’ils soient de l’Est, d’Afrique du Nord ou
de l’Amérique du Sud.
Cette nouvelle stratégie s’avère particulièrement efficace. Pensez donc ! Des économies pouvant se chiffrer à 20%,
peuvent ainsi être réalisées. Le responsable de la commission « réfractaire et électrodes », chargé de rendre compte
de ses travaux, nous expliquait, avec chiffres et arguments à la clé, les avantages indéniables à contracter avec les
entreprises « low costs ».
Cette politique ne laisse pas de place aux sentiments. Si l’on n’adhère pas à ce concept, il faut faire un autre métier,
ou l’on quitte l’entreprise. Nul doute, tous les managers présents, moulés dans ce concept, s’attacheront à
appliquer la méthode initiée par la hiérarchie afin de réaliser les objectifs fixés.
L’implacable logique économique justifie ces nouveaux comportements en matière d’achat, mais à l’inverse,
renforce une autre réalité préjudiciable : la suppression de milliers d’emplois provoqués par les délocalisations vers
les pays à faibles coût sociaux.
Dans le même ordre d’idée, voici un exemple bien édifiant, venant étayer cette politique visant à faire des économies
en matière d’achat. Le constructeur automobile Roumain, Dacia, racheté par Renault il y a quelques années, vient de
lancer sur le marché de ce pays, un véhicule vendu 5000 euros. La voiture est appelée Logan. Elle présente tous
les équipements de sécurité et de confort de nos voitures. Seulement, dans l’esprit de la Régie, l’objectif était de vendre
aux pays accédant à l’automobile, une voiture économique, dont le coût de construction étant en adéquation avec le
niveau de vie de ses habitants. La Roumanie en fait partie. Après tout, il est normal que tout le monde puisse bénéficier
du progrès technologique et social.
Si la production de la Logan s’avère être un succès, il est prévu qu’elle soit commercialisée ensuite en Russie,
au Maroc, en Colombie, puis dans d’autres pays, dont la population veut  accéder à l’automobile.
Mais Renault ne s’attendait pas à la réaction inattendue des Français. La Logan suscite dans notre pays  un engouement.
En effet, certains automobilistes revendiquent le droit d’acheter une Logan à 5000 euros. Ils seraient même prêts
à effectuer le voyage dans les Carpates, pour en acquérir une.
Renforcer sa présence en Europe Centrale, telle était la stratégie de la Régie, mais certainement pas de se faire de la
concurrence sur son propre marché intérieur. Aussi, pour éviter celle-ci, elle envisage de vendre en Europe, la Logan
à 7500 euros, au grand dam des consommateurs.
Mais au fait, ces français qui crient au scandale quand les entreprises délocalisent, sont les premiers – pas tous –
à acheter des produits fabriqués dans ces « low cost countries ».
En agissant ainsi, ils deviennent les fossoyeurs de nos industries, car à ce rythme, les constructeurs transféreront
inexorablement leurs chaînes de montage dans ces pays, où les coûts salariaux sont faibles.
Nous râlons, nous rouspétons contre nos politiques, la Société, le Capitalisme sauvage, mais nous continuons néanmoins
à acheter des biens de consommation ou d’équipements fabriqués dans les pays émergents.
C’est sûr, en achetant moins cher, nous faisons des économies, mais notre inconséquence et nos contradictions fragilisent
encore plus le maintien de nos emplois.

C. HOMBERT - septembre 2004