LE PRIX D'UNE FUSION

Implantée au cœur de la ville, cette usine de relaminage de bobines. qui fournissait notamment des tôles pour l'industrie automobile, était plus que centenaire. Les états majors de direction, des différentes sociétés auxquelles l'usine a appartenu se félicitaient des performances de l'établissement. Lors des plans industriels à long terme, motivés par les crises De la sidérurgie il n'était jamais question de remettre en cause son existence. Les bons bilans présentés. lui permettaient d'obtenir régulièrement des crédits pour des investissements.

Le marché des tôles étant porteur, la petite unité gardait de sérieux atouts et toute sa place dans le schéma organisationnel d’Usinor. Toujours réactive et souple dans son organisation de la production, elle jouissait en outre, d'une bonne notoriété auprès de ses clients. L'usine venait d'ailleurs de fournir aux monnaies de Pessac, 2000 tonnes d'acier, acier qui respecte les tolérances exigées pour la fabrication des petites pièces de monnaies que nous avons tous dans notre porte-monnaie.
Mais l'existence d'une usine tient parfois à un fil... Cette vérité fut vérifiée : la logique économique, les marchés
orientés vers de nouveaux produits, les surcapacités de production, ont amené l'établissement à revoir graduellement à la baisse sa production.

Usinor continuait ses réorganisations et même si elles épargnait jusqu'alors l'usine de Biache, le personnel
commençait à devenir inquiet quant à son avenir. Inquiet parce que l'usine n'embauchait pratiquement plus de jeunes, mouvement pourtant indispensable pour assurer la pyramide des âges et la pérennité de l’établissement. Inquiet, parce que ce même établissement « héritait » par solidarité, des personnels venant d’autres sites du groupe, qui avaient cessé toute activité. Ces mutations faisaient gonfler les effectifs, grevant ainsi les coûts d'exploitation.

Puis les impératifs économiques ont prévalu, Pour construire la plus grande entreprise mondiale sidérurgique, Usinor
décida de fusionner le 1er janvier 2002, avec deux autres grands sidérurgistes européens Acéralia et Arbed. De cette fusion naquit Arcélor, qui est devenu de ce fait le premier producteur mondial d'acier.

Cette union laborieuse, qui avait fait l'objet de marchandages obscurs pour la répartition des marchés par produits, condamnait
ainsi, la petite unité de travail du Pas-de-Calais.

Voilà comment certaines usines connaissent un destin plus ou moins heureux selon la chance, les influences, les
courants de pensée, les intérêts particuliers, mais jamais au nom de critères objectifs comme le sérieux et la compétence des hommes, l'outil de production, la rentabilité ou autres critères objectifs.

Allez faire comprendre, aux salariés d'un établissement qu'il faut faire des efforts de productivité, limiter ses
prétentions salariales, travailler toujours plus dans l’intérêt de l’entreprise, alors que sur un simple coup de dé, les efforts consentis peuvent être annihilés…

La production a été transférée vers d'autres établissement et l'usine de Biache qui aura payé le prix de la fusion.

Que représentait donc cette petite unité de production, de 420 personnes, perdue dans la campagne D
ouaisienne, pour les nouveaux dirigeants européens de cette nouvelle société constituée ? Dirigeants siégeant confortablement installés dans un magnifique château situé au Luxembourg.

Voilà comment disparaît une usine, comme tant d'autres, mangée par l'ogre affamé du capital.

Malgré les mesures sociales qui ont permis de trouver un point de chute à tout le personnel : mutations vers d'autres
établissements, primes d'incitation au départ, cellule de reclassement, mises en préretraite pour les plus âgés, la fermeture de cet établissement représente un véritable désastre humain et une catastrophe pour l'économie locale.

Et malheureusement, ce n'est pas fini. Pour achever les sempiternelles restructurations sidérurgiques, l'usine de
Florange, située dans l’Est du pays, sera la prochaine à payer le tribut des prochaines fusions ou restructurations. La logique implacable de la rationalisation et le partage européen des productions exigeront à terme, le maintien de deux usines de production d'acier sur notre sol. Elles sont
Les Lorrains pourront s'accrocher à leur travail, à leur usine, à leur région. Ni les manifestations, ni les violences n'y feront : Sollac à Florange, tout comme Sollac à Biache, entrera à son tour dans le grand livre de l'histoire des laissés pour compte de la sidérurgie française.
Ainsi va la vie. Depuis longtemps déjà les avancées technologiques, l'amélioration des coûts de production,
l'automatisation des tâches, suppriment des emplois. Même si dans des secteurs d'activités différents, notamment le tertiaire, de nouveaux emplois sont créés, ils ne compensent jamais ceux supprimés.
Il faudra bien un jour nous expliquer la réalité des choses : on ne pourra pas indéfiniment produire toujours plus de biens de consommation avec un minimum de personnel, pour des personnes qui n'auront pas d'argent pour les acquérir.

C. HOMBERT
Août 2002