LA SANCTION

Dimanche 21 avril 2002, il est 20 heures. Les présentateurs des journaux télévisés annoncent une énorme surprise dans les résultats du premier tour des élections Présidentielles. Contre toute attente, messieurs Chirac et Le Pen arrivent en tète. Le premier obtiendrait plus de 19 % des suffrages, tandis que le second, un peu plus de 16 %. Personne ne veut croire à cette information. Pourtant, au fil des heures, les prédictions s'affinent : Jean-Marie Le Pen arrive bien en deuxième position, devançant Lionel Jospin.
L'incrédulité et la consternation sont totales. Au QG de campagne du Parti Socialiste, les visages des dirigeants et sympathisants sont atterrés. Pourtant, pendant toute la campagne, les médias, qui tenaient leurs sources des instituts de sondages, n'ont cessé de nous ressasser que Chirac et Jospin arriveraient en tête de ce premier tour et que la cause était entendue ! Depuis 1974, on s'était habitué à la bipolarisation : la Droite et la Gauche, mais aussi, aux débats télévisés entre les deux candidats, organisés traditionnellement avant le second tour. Eh bien cette fois, il va falloir déchanter la Gauche ne sera pas présente au second tour. Echec cuisant, retentissant, pour une Gauche qui n'a pas à rougir de son action. Beaucoup de personnes s'accordent à dire que le bilan de Jospin n'était pas si mauvais que cela. La loi sur les 35 heures, la CMU, la parité hommes/femmes dans les listes électorales, la création des emplois jeunes, des mesures qui ont contribué à réduire le chômage et à contenir l'inflation. Toutes ces actions ont été source de progrès social, même si certaines mesures n'ont pas entièrement convaincu. Il y a un peu quelque chose d'injuste. Cette Gauche, habituellement présente au deuxième tour, animait le débat d'idées et permettait aux Français, de choisir un modèle de société. Ils ont préféré voter contre les partis traditionnels et donner pour beaucoup leurs suffrages au Front National. C'est un vote de protestation pour une majorité d'entre eux qui n'est pas d'extrême Droite. Les citoyens en ont marre de voir des voitures détruites par le feu, des agressions dont eux-mêmes ou leurs semblables font l'objet, du laxisme en matière de sécurité publique. Ils en ont assez des promesses fallacieuses des hommes politiques. Assez de constater que leurs magouilles sont rarement condamnées, que les puissants trouvent toujours des vices de forme dans l'instruction des affaires qui les concernent...
Au deuxième tour, les Français se ressaisiront et Jacques Chirac sera confortablement élu Président une seconde fois, mais il aura fallu en arriver à cette situation imprévisible et paradoxale, pour que la classe politique comprenne qu'elle a été sanctionnée. Les Français veulent que les hommes politiques, qui ne savent plus leur parler, s'impliquent avec plus de conviction dans leur fonction. Même si les observateurs français et étrangers sont unanimes pour dire que la France a subi un véritable séisme politique, le constat est clair. Si la conjonction des facteurs précités est à l'origine de cette grande déconvenue, il faut également prendre en compte le report des voix des électeurs de Gauche grandement déçus. En outre, l'effondrement du parti communiste, dont les membres ne croient plus aux propos lénifiants de leur leader Robert Hue et le faible score des Verts de Noël Mamer, ont terrassé le Parti Socialiste, principale victime de l'échec. Enfin, sa rupture avec le Mouvement des Citoyens n'a pas arrangé les choses : les 5 % de voix de Jean-Pierre Chevènennent, ont cruellement fait défaut à Lionel Jospin. Mais le P.S. avait un autre handicap : Jospin. Il passait difficilement dans l'opinion publique. Si Lionel Jospin est un homme "propre", honnête, intègre, vertueux, il n'a pas la carrure, l'envergure pour être un Président de la République. Rappelez-vous son manque de sang froid dans certaines circonstances officielles (phrases pro-palestiniennes en Israël), ses écarts de langage (Chirac est un vieux Président), son projet pour la Corse qu'une grande majorité réfute, son intention de proposer une loi pour faire voter les immigrés aux conseils municipaux à un mois de l'échéance Présidentielle.
Dans un antre registre, sa présentation vestimentaire d'un autre âge, son allure étriquée, parfois empruntée, n'étaient pas de nature à séduire un électorat. Si l'on ajoute un déficit de communication et son manque de charisme… Les chiffres justifient ces observations : aux présidentielles de 95, Jospin avait obtenu plus de 23 % des suffrages, sept plus tard, un peu plus de 16 t %. Toutefois, il ne serait pas raisonnable de faire porter toute la responsabilité de l'exclusion de la Gauche au deuxième tour, à Lionel Jospin. C’est le ras le bol des Français envers la classe politique qui a traduit ce résultat. Ils n’en peuvent plus des « affaires », non punies, mêlant aussi bien les élus de Droite que ceux de Gauche. Pourquoi aller donner sa voix à des gens malhonnêtes, qui prêchent la vertu et l'exemple ? Pour réussir en politique, il ne faut pas forcément être un homme probe. La. République nous a toujours donné des Présidents malhonnêtes et menteurs. Les vertueux n’ont pas droit au chapitre.
Les propos alarmistes de la presse écrite, relatant la monté du Front National et appelant à voter contre ce parti, ne changeront pas les choses : Jacques Chirac sera élu. Il n'y a pas péril dans la maison France. Enfin, pas pour l'instant… Les 20 % d'électeurs qui ont voté extrême Droite ne sont pas des Lepenistes, juste des contestataires qui veulent donner un coup de semonce à la classe politique. Il faut arrêter de prendre les Français pour des cons.
Le sursaut démocratique dont parle Chirac aura bien lieu au deuxième tour. Le rééquilibrage des forces parlementaires s'effectuera à nouveau, mais avec plus de difficultés, car Le Pen risque d'obtenir plus de sièges à l'Assemblée.


C. HOMBERT
Avril 2002