L'HOMME JETABLE

Le groupe néerlandais Philips vient d'annoncer l'arrêt de sa production de téléphones mobiles fabriqués dans son usine du Mans. Cette mesure va entraîner la suppression de plus de 1200 postes de travail. Selon la direction de la société, aucune personne ne serait licenciée.

Ce drame social est durement ressenti par la population locale, mais bien plus par les salariés, à qui on supprime une chose essentielle : le travail.
Officiellement, l'arrêt de la production a pour cause la saturation des ventes du "portable". Le marché européen a fait le plein du petit appareil magique de communication, maintenant devenu un objet de consommation courante. Les productions actuelles viennent alimenter un marché de renouvellement au détriment d'un marché d'équipement. Même l'évolution des technologies, qui se traduira par la naissance d'une nouvelle génération de "portables", ne sera pas de nature à remplacer le parc actuel des téléphones, car malgré leurs nouvelles performances, les consommateurs préféreront utiliser un "portable" classique pour téléphoner (ce n'est pas un pléonasme), plutôt que de s'en servir pour consulter les cours de la bourse, s'informer sur le temps qu'il fera demain ou peut-être un jour télécommander le déclenchement de son portail d'entrée.

Le téléphone doit rester un appareil simple à faire fonctionner pour faire passer de la voix. Le reste, c'est du gadget. Le marché semble donc difficilement renouvelable.

En fait, la raison essentielle tient au fait, que Philips, souhaite délocaliser ses productions vers les pays à faibles coûts salariaux et sociaux.

En effet, pour être conforme à la logique économique et satisfaire les appétits des actionnaires qui poussent les dirigeants de l'entreprise à obtenir toujours plus de rendements pour leurs actions, toujours plus de profits, Philips, va céder son activité de fabrication du "portable" à une autre société, la China Electronics Corporation.

Quand l'objectif de rentabilité financière n'est plus atteint, la sanction tombe : on ferme l'usine et tant pis pour les femmes et les hommes qui font tourner les machines.

Ce cas typique n'est pas nouveau. Il devient de plus en plus fréquent, pour la seule satisfaction des actionnaires, dont l'immortelle logique économique prévaut.

L'Homme est une machine vivante. Quand la machine est obsolète ou tourne au ralenti, on la mitraille. L'Homme également. Enfin… il est mis au rebut, comme un rejet de fabrication, sans autre forme de procès, sans considération. Il est pressé comme un citron et quand il n'a plus de jus… Certes, il y a des citrons présentant des qualités de longévité ou se régénérant fréquemment, mais tôt ou tard…

On oublie les compétences de l'homme au travail, sa valeur, son investissement, son professionnalisme. Il est rémunéré pour un travail, c'est tout.

C'est la théorie, la conception du capitalisme. Le libéralisme ne connaît pas le mot social. Par contre, le mot profit lui est corrélatif.

Parallèlement à cette affaire, une déclaration de Serge Tchuruk, a fait l'effet d'une bombe. Le P.D.G. d'Alcatel annonce qu'avant fin 2002, sa société va vendre environ 90 de ses usines disséminées dans le monde ! Ainsi Alcatel sera une société sans usine !

L'externalisation des tâches fait également partie de la stratégie de tous les grands groupes, de toutes les grandes entreprises. La raison est simple : les coûts fixes, liés à une production de "portables" en l'occurrence, restent identiques, que l'on fabrique 1000 portables par jour ou 10000. Les sociétés peuvent ainsi ajuster les commandes, en fonction de la demande, afin que les profits soient plus réguliers, en sous-traitant les productions de produits manufacturés.

Le capital doit être "liquide". Il doit pouvoir être investi rapidement, mais doit également pouvoir être retiré tout aussi promptement, en fonction des opportunités boursières. En adoptant cette philosophie, il paraît difficile de changer le cours des choses et ainsi de stabiliser, de développer les activités d'une entreprise ou d'en pérenniser son existence.

Alcatel fera donc appel à des manufacturiers, à qui il demandera de produire de façon exponentielle ou à dose homéopathique les petits appareils de communication.

Ah ! L'idéal capitaliste !


C. HOMBERT
Juin 2001