LES TOURS DE LA DEFENSE

Il m'arrive parfois d'arpenter l'agora de la Défense où grouillent des milliers de personnes qui marchent machinalement et précipitamment pour se rendre sur leur lieu de travail. Je veux parler de ce centre d'affaires se trouvant près de Paris, matérialisé par de hautes tours en verre.

Initié il y quelques décennies par le Général De Gaulle qui voulait que la France possède un centre d'affaires internationales, ce quartier est le reflet, le symbole de la sphère du capitalisme en France.
On trouve donc forcément en ces lieux, bon nombre de dirigeants d'entreprises françaises, qui ont établi à la Défense leur siège social.

Parmi ceux-ci et du haut de leur tour, dont ils sont locataires ou propriétaires, les regards des Présidents Directeurs Généraux de cinq grands groupes français doivent de temps à autre se croiser.

En effet, dans des domaines d'activités totalement différents, Francis Mer pour Usinor, Daniel Bouton pour la Société Générale, Henri de Castries pour Axa, Philippe Pontet pour Framatome et Thierry Desmaret pour Elf, doivent parfois, instinctivement diriger leurs yeux vers les autres tours, celles de leurs collègues dirigeants. Ce mouvement est peut-être propice à la réflexion. Esseulés dans leur tour d'ivoire et derrière les baies fumées, inconsciemment, ils se regardent, mais ne se voient pas, trop préoccupés par les destinés de leur entreprise...

Perplexes, face à eux-mêmes, ils réfléchissent aux décisions primordiales qu'ils vont prendre et qui permettront d'améliorer la compétitivité et la pérennité de leur entreprise.

Ils doivent arbitrer ou entériner des options stratégiques. Les décisions sont parfois douloureuses à prendre et elles ne font pas que des heureux.Leurs sentences sont analysées à la loupe par trois groupes de pression incontournables, à qui ils doivent rendre en permanence des comptes.
Le premier groupe est constitué par les actionnaires : ils réclament toujours plus de dividendes, de profits. Le deuxième groupe est l'ensemble des clients, ceux qui font vivre l'entreprise. Cconfrontés eux aussi à la rentabilité de la leur, ils exercent constamment des pressions pour faire baisser les prix de ventes.

Enfin, le troisième groupe, représenté par le personnel de l'entreprise, revendique des augmentations de salaires légitimes et de meilleures conditions de travail.

Pourquoi ces P.D.G. installent-ils leurs bureaux au sommet de ces tours ? Est-ce pour mieux asseoir leur pouvoir, leur notoriété ? Affirmer leur puissance ?

Autrefois, les tours des châteaux forts servaient de poste d'observation pour surveiller la progression d'éventuels agresseurs. De part leur structure et leur forme, ces tours servaient également à mieux protéger les résidents du domaine.

Aujourd'hui, la finalité des constructions des tours modernes de la Défense est tout autre et n'a plus rien à voir avec la vocation première des tours de châteaux construits il y a des siècles. Elles symbolisent plus le prestige que la protection ou la sauvegarde.

Les tours de nos châteaux forts et celles de nos quartiers d'affaires ont néanmoins des points communs : elles représentent un symbole de puissance économique pour certaines d'entre elles, et un étalement de la richesse pour les seigneurs d'autrefois. Mais toutes les tours incarnent également le symbole de l'autorité, du pouvoir, de la puissance, de l'orgueil, voire de l'arrogance. Il n'y a que leur conception architecturale qui les différencie.

Ah ! J'oubliais. Dans cette énumération d'entrepreneurs ayant du caractère et du tempérament, il en manque toutefois un à l'appel : Jean-Marie Messier, l'emblématique P.D.G. de Vivendi, qui sera peut-être un jour, au train ou vont les choses, le plus grand chef d'entreprise du monde.

L'homme habite une tour plus ramassée, peu voyante et deux fois moins haute que celles de ces homologues. Il lui est donc impossible de voir ses confrères et réciproquement.

Il n'est pas forcément besoin de s'élever au Golgotha pour rayonner, réussir, manager des milliers de personnes et contribuer au bouleversement de l'économie.

C. HOMBERT

Mars 2001