LE CAVALIER D'AZINCOURT

A chaque fois que j'emprunte ce parcours pour pratiquer la course à pied, je ne peux m'empêcher de penser à la métamorphose de ce chemin, jadis, voie ferrée.

On l'appelait dans les années 20, la voie d'Azincourt. Elle reliait sur une distance de 8 km, deux usines maintenant disparues : la Cokerie de Monchecourt et l'usine sidérurgique d'Usinor à Denain.
La première en amont, produisait du coke, qui, mélangé avec du minerai dans des hauts fourneaux, produisait de la fonte, nécessaire à l'élaboration de l'acier, principale activité de l'entreprise denaisienne située en aval.

La voie ferrée faisait office également d'embranchement particulier : la S.N.C.F. la desservait en trains de minerai en provenance de la gare de Somain.

Puis les changements de la politique industrielle, les réorientations de productions vers d'autres régions françaises et la non-rentabilité des fours à coke contraignirent Usinor à abandonner l'utilisation de la voie de chemin de fer.

Dans un premier temps, la cokerie de Monchecourt ferma ses portes. Dans un deuxième temps, l'usine sidérurgique cessa ses activités pour les redéployer sur d'autres sites.

La voie ferrée fut laissée à l'abandon quelques années. Que faire de cette voie passant sur et sous des ponts, traversant des passages à niveau ? Des projets fous et farfelus furent avancés : utilisation de la voie pour effectuer des essais de vitesse de locomotives, création d'un espace réservé exclusivement aux chasseurs…

Ses projets autant absurdes que loufoques sont bien entendu tombés dans l'oubli.

Comme il fallait s'y attendre, le groupe sidérurgique céda pour le franc symbolique au S.I.V.O.M. de Denain, cette longue voie ferrée. L'organisme, récupéra et vendit les rails, mais jugeant par la suite que cette acquisition lui coûterait énormément cher en reconquête et en maintenance, il fut décidé de l'abandonner au Conseil Général, plus apte à gérer ce patrimoine, mais surtout, possédait infiniment plus de ressources financières pour l'aménager et l'entretenir.

La réhabilitation des friches pu commencer. Le Département supprima les passages à niveau, des ponts en acier furent déposés au sol, leurs culées arasées. Puis vinrent les aménagements de l'espace piétonnier, les débroussaillages, les plantations… Le site naturel maintenant protégé, pouvait être repris dans le répertoire des circuits touristiques. La voie d'Azincourt était maintenant appelé le Cavalier d'Azincourt. Surprenant quand on sait que des panneaux informent les randonneurs que les chevaux sont interdits d'accès…

Mais peu importe, aujourd'hui lieu privilégié des promeneurs et des sportifs, le parcours est très fréquenté.

J'ai pu assister à la longue transformation du site, puisqu'il m'arrivait de courir le long du ballast quand la voie était en service. Maintenant, la fine cendrée de couleur grise qui l'a remplacée, est plus confortable pour la pratique de la course à pied ou la marche.

Surplombant les champs, le parcours s'enfonce dans une riche végétation : des milliers d'arbres ont poussé de chaque coté du chemin. Une chose est surprenante : des dizaines de cerisiers le jalonnent de part et d'autre. Un à la rigueur, quoi de plus normal. Dame Nature fait si bien les choses. Mais des dizaines de cerisiers ?

Les anciens qui ont connu les mouvements des locotracteurs avancent une explication : les conducteurs circulant sur la voie d'Azincourt, mangeaient des cerises en conduisant. Ils jetaient par-dessus leur grosse machine les noyaux de cerises mangées. La nature fit le reste…

On peut apercevoir en avançant, dans la partie surélevée, des champs de blé, entre deux espèces de végétaux, le terril d'Audiffret… Parfois des lapins traversent le chemin pour s'évanouir dans les ronciers.

Le Département, maintenant propriétaire du circuit, a magnifiquement aménagé le site. La préservation des milieux animal et végétal sera ainsi assurée. Espérons que les randonneurs feront preuve de bonne conduite et de civisme pour ne pas dégrader cet espace naturel.

La page est donc définitivement tournée. La voie d'Azincourt, vecteur d'un glorieux passé industriel a fait place au Cavalier d'Azincourt, probablement un ancien riche propriétaire terrien, qui arpentait avec la noble conquête de l'homme, une partie de cette terre qui retrouve son origine première.

C. HOMBERT

Juin 2000