LA BOURSE OU L'EMPLOI

Michelin, le fabricant de pneumatiques, vient d'annoncer un bénéfice de 20%. Parallèlement, il annonce la suppression de 7500 emplois en Europe, soit 10% de son effectif ! La raison qui justifie la décision d'Edouard Michelin de réduire son personnel, ce n'est pas l'insuffisance de rentabilité, mais la préparation de son entreprise aux performances de demain !

Le personnel qui avait déjà par la passé essuyé 9 plans sociaux, en est resté médusé.
Ce n'est pas un nouveau plan social annonce la direction, mais une mesure salutaire qui s'inscrit dans le cadre d'une stratégie européenne d'amélioration de la productivité. Michelin doit rester dans le peloton de tête des fabricants de pneumatiques.

Longtemps numéro un, le manufacturier français vient d'être relégué à la deuxième place derrière Goodyear, Bridgestone détenant la troisième place.

Le discours est cruel et difficile à entendre quand on connaît les excellents profits de la firme.

Comme c'est souvent le cas, la Bourse réagit toujours favorablement à ce genre d'annonce : le titre Michelin a pris plus de 12 % !

On critique sans arrêt les patrons qui, pour rester compétitifs et garder des parts de marché, réorganisent sans cesse, imposent aux personnels des cadences de travail infernales, exercent des pressions psychologiques, réduisent les salaires…, mais en réalité, ils ne font qu'appliquer les recommandations implicites de ces obscurs, de ces anonymes, de ces actionnaires occultes qui tirent les ficelles de cet immense jeu de quilles dans lequel il ne se passe pas un mois sans que l'on nous annonce que l'une de celle-ci vient de tomber. La quille, représentant une entreprise, une société, ne se relève plus.

Qui sont donc ces actionnaires de nos grandes entreprises françaises ? D'illustres familles héritières, des nobles fortunés, des industriels, des financiers, des cadres et de plus en plus de retraités. Maintenant, mondialisation oblige, des fonds de pensions américains renforcent les capitaux des entreprises. Ces puissants organismes financiers s'ajoutent donc au nombre des actionnaires et influent sur le cours des choses. Ils exercent en permanence une pression auprès des dirigeants, pour qu'ils dégagent toujours plus de profits...

L'argent de ces fonds de pensions américains provient des placements de retraités qui coulent des jours paisibles en Floride, en Louisiane, en Virginie et autres états américains. Ces propriétaires d'une parcelle de capital ne veulent pas savoir si les conséquences qu'auront la réorientation de leur épargne, voulue par les administrateurs en charge de leurs biens, porteront préjudice à nos entreprises. L'aspect social et humain des choses entre encore moins dans leurs pensées.

Les P.D.G. doivent impérativement réaliser les objectifs fixés par les actionnaires. Au pire, s'ils ne sont pas atteints, ils sont remerciés. Mais plus grave, le retrait d'une partie non négligeable des capitaux, peut provoquer la déstabilisation de l'entreprise. Au gré des opportunités planétaires, les capitaux sont bien entendu réaffectés vers d'autres sociétés qui dégagent plus de profits ou qui annoncent d'excellentes perspectives d'avenir.

Certains parlent de divorce entre l'économie et le social. Il n'y en a pas puisqu'il n'y a jamais eu de mariage. Y aura-t-il un jour une convergence des intérêts des uns vers les autres ? Qui prendra conscience in jour qu'il est impératif de concilier les intérêts de tous ?

Même s'il faut croire aux vertus du capitalisme et du libéralisme, il faut admettre qu'ils laissent de plus en plus de personnes sur le côté de la route. Je n'ose imaginer qu'un jour, 10 % de la population active suffisent à réaliser la production de biens de consommation destinés à des nations sans ressource...

Depuis que le monde existe, l'homme a toujours voulu faire fructifier son capital, propension tout à fait légitime. Avec la mondialisation des échanges, ce capitalisme devient de plus en plus sauvage et inévitablement provoque des conséquences néfastes sur l'emploi.

Sur le fond, rien n'a vraiment changé : le capitalisme sauvage de la fin du XIXe siècle l'est tout autant au XXe siècle. Que va nous réserver celui du XXIe ?


C. Hombert
Septembre 1999