LE TRIO INFERNAL

François Michelin, l'homme du pneu, lors d'une interview accordée à des journalistes, parlait de son entreprise, de ses difficultés, de son avenir

Conduire un empire de 125000 salariés dans un univers de concurrence impitoyable relève d'une force de caractère, d'un tempérament inébranlable, d'une détermination à toute épreuve.
François Michelin n'aime pas le mot patron. Il l'est pourtant de par sa fonction, mais il estime que le véritable patron, c'est le client. Il s'explique : "Nous sommes tous là pour satisfaire les besoins présents et futurs de nos clients. C'est le client qui crée l'emploi de nos ouvriers, c'est lui qui nous permet de rémunérer les risques pris par nos actionnaires..."

Le rôle du dirigeant continue-t-il de dire, consiste à arbitrer entre trois piliers de l'entreprise : les salariés, les actionnaires et les clients. Ce trio infernal est sans cesse préoccupé par l'argent...

Premier pilier du trio : le salarié. La finalité du cursus scolaire c'est l'obtention d'un diplôme, sésame indispensable pour entrer dans la vie active. Il est en effet vital de travailler pour subvenir à ses besoins, s'assumer matériellement, fonder une famille, s'épanouir et s'insérer dans la société.

Une fois embauché, le salarié se donnera ensuite d'autres objectifs : progresser professionnellement en améliorant ses connaissances et participer aux projets d'innovation de son entreprise S'il possède l'ambition et les compétences, il demandera une révision à la hausse des ses émoluments. Revendication bien légitime.

Le deuxième pilier est le consommateur ou le client, toujours à la recherche d'un meilleur prix et exigeant sur la qualité du produit ou du service qu'il achète. Cette obsession sera constante. Postulat également légitime.

Le dernier pilier est l'actionnaire. Lui, sera soucieux de préserver et de faire fructifier le capital qu'il a investi dans l'entreprise. Pire ! Il imposera parfois au conseil d'administration qui préside aux destinées de cette entreprise, des conditions de rentabilisation financières extrêmes. En clair, que l'entreprise dégage le plus de profit possible. Si l'objectif n'est pas atteint, il réorientera son placement. Logique implacable. Personne ne peut concevoir en effet, qu'un placement ne génère aucun bénéfice. L'actionnaire sera donc attentif à l'évolution de l'entreprise dans laquelle il aura placé "des billes".

Il y a quelques années, une société commerciale avait mis sur le marché un produit d'entretien qui avait trois fonctions : "dégripper", lubrifier et dérouiller toutes sortes de pièces en acier. Le produit s'appelait TROIS EN UN.

Imaginons maintenant un instant que le trio infernal s'appelle lui aussi TROIS EN UN. Certes, on ne peut comparer les trois fonctions réunies en un seul produit, aux attitudes antinomiques du trio infernal, mais il est difficile d'échapper à la logique contradictoire suivante : comment l'entreprise du trio pourra-t-elle mieux rémunérer l'un de ses piliers, distribuer au second de meilleurs dividendes et enfin au dernier, lui fournir un bien ou un service peu onéreux ?

L'un acceptera-t-il de payer plus cher un produit, qu'il pourrait acheter à des conditions plus avantageuses ailleurs ? C'est compromettre l'avenir de l'entreprise dont il est un tout petit propriétaire. Il ne serait pas cohérent avec lui-même.

L'autre, doit-il avoir des prétentions salariales limitées ? Problème : moins d'argent réduit le pouvoir d'achat. Il n'achètera donc peut-être pas un produit qu'il fabrique. En outre, des revendications trop importantes, risqueraient d'obérer les résultats de son entreprise.

Enfin, le dernier pilier du trio approuvera-t-il de réviser à la baisse l'octroi de dividendes ? Difficile à imaginer. L'entreprise, pourrait fort bien en cas de bonne conjoncture, accorder plus d'importance à l'emploi ou dégager plus d'argent pour la masse salariale globale... dont il serait bénéficiaire. Mais là, il y a des choix stratégiques à définir : être une entreprise citoyenne ou satisfaire ses actionnaires ? Il me semble que le choix est vite fait.

L'entreprise citoyenne, cette belle expression inventée par nos hommes politiques qui ne travaillent pas en entreprise...

On le voit, le problème n'est pas simple. Difficile de faire coïncider les aspirations et les convoitises des piliers et de concilier les intérêts de ce trio infernal...

Le système capitaliste a certes des avantages, mais il a aussi ses inconvénients et ses contradictions.


C . HOMBERT

Mai 1999