UNE SOIREE DANS LE KOP

Il m'arrive de temps en temps d'assister à une rencontre de football à Lens. Cette fois-ci, ayant eu l'occasion d'obtenir gracieusement une place pour un match comptant pour la demi-finale de la coupe de la Ligue, je me suis retrouvé dans le kop. Le kop, situé au centre des tribunes, c'est le noyau dur des supporters lensois. Noyé dans ce véritable vivier de supporters bouillonnants, je ne m'imaginais pas l'atmosphère et l'intensité de l'ambiance qui pouvaient y régner.

La ferveur débordante faisait plaisir à voir. Bien que le contexte s'y prêtât, elle était moins étonnante car je n'ai jamais vu de ma vie une telle exubérance, une telle chaleur qui se dégageaient de cette foule qui soutenait son équipe.
Juste avant la rencontre, le speaker présente chaque joueur. Il cite le prénom et le public enchaîne en criant le nom qu'il connaît par coeur. Puis la rencontre commence et pendant tout le temps de celle-ci, l'ardeur du public ne baisse jamais d’intensité.

Les clameurs, les cris, les bruits des trompettes et de la grosse caisse n'arrêtaient pas de résonner dans mes oreilles. Cet état de fait ne me dérangeait guère, mais cette constance dans l'expression de la liesse populaire me stupéfiait. Comment tous ces supporters arrivaient-ils à maintenir la pression pendant 90 minutes ? Je compris par la suite que les choeurs du kop étaient divisé en d'eux ou en trois. Lors de relâchements bien compréhensibles d'une section, une autre prenait le relais, puis c'était au tour d'une autre de reprendre les chants. Il arrivait même parfois que des supporters en démarraient un, laissant le soin aux autres de l'achever.

De temps en temps, je sentais sur ma tête le frottement d'une écharpe aux couleurs forcément sang et or. Un énorme calicot brandi par un inconditionnel, flottait devant mes yeux, m'occultant d'une manière furtive il est vrai, le spectacle.

Dans ce temple, la situation de confort n'existe pas : on reste debout pour supporter aussi gestuellement. Pas le temps de s'asseoir, car on n'est jamais fatigué. Dans le kop, on encourage, on stimule, on aiguillonne en continu son équipe. Si l'on ne possède pas cette culture, on prend une place en tribune officielle ou dans l'une située derrière les buts.

Dans ce vacarme sympathique et ininterrompu, une accalmie intervint à la mi-temps. Repos mérité pour ces milliers de supporters qui enfin s'asseoient, boivent un "coke" ou mangent des frites.

Pour ajouter à la folie ambiante, des trains qui passent à l'angle de deux tribunes, manifestent à leur manière leur soutien en actionnant le puissant klaxon de leur locomotive.

Puis le lancinant battement de la grosse caisse reprend, toujours avec la même force, la même vigueur, la même régularité. Le batteur doit probablement laisser sa place à un collègue, car étant donné le rythme effréné des coups portés sur l'instrument, il n'est pas possible à un seul homme de tenir la mesure aussi longtemps.

Les cris d'encouragement repartent de plus bel, des trivialités et des noms d'oiseaux fusent, quand un joueur de l'équipe adversaire "agresse" un lensois. L'arbitre est bien entendu envoyé dans un lieu d'aisance, quand il siffle une faute au détriment "d'un sang et or".

Puis c'est l'explosion. Les lensois viennent de marquer un but. La folie s'empare du kop : les clameurs se transforment en hurlements démesurés. Le centre de la tribune est en folie, les drapeaux, les écharpes s'agitent de toute part. Rien ne peut émouvoir ou émotionner les supporters. L'union avec les joueurs à ce moment précis est transcendantale. La liesse atteint son point de paroxysme. La démonstration de joie est trop forte. Le bonheur est trop violent. Le but marqué les libère, de toutes les préoccupations professionnelles, familiales qu'ils peuvent avoir, de leurs soucis, leurs peines...

La grosse caisse continue toujours à faire entendre son obsédant grondement infernal. Les trompettes et autres cuivres font entendre leur interminable sonorité.

Je participais moi aussi à l'allégresse générale. Comment ne pas faire autrement ! On est obligé de suivre le mouvement devant un tel déluge d'encouragements. Néanmoins, bien qu'admis dans le kop, je m'y sentais un peu seul : j'étais la seule personne à ne pas porter de vêtement ou autre artifice ostentatoire qui identifie le supporter lensois.

Passé le choc du but, le coup de sifflet final vient enfin mettre un terme à la folie générale.

Mais ce n'est toujours pas fini : le bourdonnement de la grosse caisse et l'écho des trompettes ajoutés aux cris de joie n'en finit pas. La foule commence à quitter ces lieux sacrés tranquillement, encore sous le coup de l'émotion. Impossible pour nous de s'extraire de la cohorte des personnes. Les danses frénétiques, autour du sempiternel battement de tambour nous empêchent de passer. En quittant les tribunes par un autre accès, l'intensité de la ferveur s'atténue. Ouf ! On est sorti du stade. Ma soirée dans le kop restera inoubliable...


C. HOMBERT
Avril 1999