MORT PROGRAMMEE

Toute la famille socialiste s’était donnée rendez-vous à Clermont Ferrand pour assister aux funérailles de l’ancien ministre Roger Quilliot, qui venait de démissionner de son mandat de sénateur, mais toujours maire de la ville où sont fabriqués les célèbres pneus Michelin.

Roger Quilliot, atteint d’un cancer, a mis fin à ses jours délibérément. Agé de 83 ans, il possédait encore toutes ses facultés intellectuelles, et justement conscient de sa lente dégradation physique due à la maladie du siècle, il ne pouvait plus supporter la décrépitude.
Avant d’accomplir son acte, il a expliqué dans une longue lettre, qu’il était très, fatigué, que sa vie avait été bien remplie et que d’autres maintenant pouvaient prendre le relais.

Il estimait qu’il avait été le digne représentant des citoyens qui l’avaient élu. En outre, il considérait avoir bien rempli les devoirs de sa fonction ministérielle passée et avoir honoré pleinement son mandat de sénateur.

Le temps entame l’enthousiasme, la foi et la volonté de l’Homme. Petit à petit ce temps nous rapproche inéluctablement de la mort. Mort que l’on appréhende parfois quand on est jeune, mais que l’on réclame quand le corps n’exulte plus. Ainsi va la vie.

La jeunesse c’est l’avenir, l’espoir, les projets familiaux et professionnels. Certes les déconvenues, les déceptions viennent contrecarrer parfois le déroulement de nos desseins, et si les désillusions jalonnent notre parcours, la vie nous procure des moments merveilleux.

Et puis un jour, inévitablement, la courbe ascendante de nos potentialités, de nos capacités, de notre force, de notre énergie, stagne. Et commence la lente inclinaison.

Quand les facultés intellectuelles et les aptitudes physiques diminuent, ç un moment donnée, la descente vers l’antichambre de la mort entraîne le repli sur soi, un renoncement naturel, une propension au désintéressement. Les choses se passent comme elles doivent se passer : on ne réalise pas que la mort commence à préparer son œuvre. Ces déficiences entraînent une dépréciation naturelle et imperceptible du corps et de l’esprit. Une certaine léthargie s’empare alors de nous et l’indifférence nous gagne.

Georges Simenon, le célèbre romancier disait : « le commencement de la vieillesse, c’est le début des dernières fois ». Comment lui donner tort quand on sait que l’on ne pourra plus jamais réaliser des gestes autrefois quotidiens : marcher ou se promener à bicyclette, monter les escaliers ou conduire un véhicule sur une longue distance...

Pour les travaux domestiques, il devient impossible de lever les bras pour coller du papier peint sur les murs d’une pièce, de soulever un sac de pommes de terre ou des colis moyennement lourds. Tous les efforts physiques sont insupportables.

Normal. Les articulations s’altèrent, perdent leur élasticité, la tonicité musculaire s’estompe, le cœur répond difficilement aux sollicitations.

Sur le plan intellectuel, on arrive difficilement à soutenir une discussion. L’attention se relâche, la concentration s’amenuise. Nous perdons graduellement nos facultés cérébrales.

La politique ne nous intéresse plus, les actualités d’une manière générale, les sports ne nous passionnent plus. Nos pôles d’intérêts disparaissent progressivement. Les seuls sujets de réflexion se focalisent sur le socle familial, sa conjointe (ou inversement), ses enfants, ses proches. Ils portent peut-être sur le parcours de sa vie, des souvenirs de jeunesse, des réussites ou des échecs, des joies et des peines...

Et si les facultés intellectuelles sont intactes, il devient insupportable d’admettre la sénilité. La destruction de ce corps dont on a tiré la quintessence et qui perd progressivement sa substance, devient inévitable et on n’admet plus la décadence.

Certains disent pauvre Roger Quilliot. Je ne partage pas cet avis ! L’homme a le droit de mourir comme il l’entend et dans la dignité. Certes on peut discuter sur la forme (une arme à feu dans son cas qui a provoqué une mort violente), mais cela ne change en rien sur le fond de la question : avons-nous ou non le droit de décider de sa propre mort afin d’atténuer ses souffrances ?


C. HOMBERT
Juillet 1998