ATTITUDE INDIGNE

Pendant le courant de ce mois, une explosion accidentelle occasionnée par un obus, s'est produite sur un chantier industriel près de Lille. La déflagration a provoqué la surdité totale du premier ouvrier et partielle pour l’autre. L'accident imprévisible, était donc difficile à éviter.

L'activité essentielle de ce chantier consiste à préparer de la ferraille pour la sidérurgie. Une énorme machine, appelée broyeur, transforme et réduit en petits morceaux de ferraille déchiquetée des véhicules automobiles réformés, des machines à laver et autres objets de consommation arrivant en fin de vie. C'est au cours de l’acheminement des matières ferreuses vers la partie supérieure du broyeur que l'explosion assourdissante d'un obus datant de la guerre de 1914 a eu lieu, provoquant une blessure invalidante pour les deux personnes.
L'obus avait été amené par inadvertance sur le chantier, probablement mélangé avec d'autres ferrailles. Malgré sa vigilance, l’opérateur de la machine n'avait rien remarqué d'anormal lors du chargement.

Le plus atteint des ouvriers, âgé de 22 ans, a eu les deux tympans crevés. Il venait d'être embauché ! Etait-il au courant des consignes de sécurité exigeant le port d'un casque antibruit ? Le responsable faisait-il bien appliquer les obligations de porter cette protection ?
L'enquête de l'inspection du travail déterminera les responsabilités de chacun.

Vivant dans le métier de la ferraille et étant occasionnellement en relation avec une employée administrative de l'entreprise où s'est produit l'accident, je m'enquiers de savoir comment l’accident a-t-il pu arriver. A ma question : "j'espère que se ne sera pas trop grave pour les malheureuses personnes", j’eus la réponse stupéfiante suivante : "encore heureux que l'explosion n'ait pas eu lieu dans le broyeur, car il aura été endommagé !".

Devant ces propos ahurissants je marquai un temps d'arrêt. Singulière et égoïste façon de voir les choses. L'outil de travail avait
donc plus d'importance aux yeux de cette employée qu'un être humain !

Une entreprise qui privilégie la production sans s'inquiéter outre mesure de la sécurité de son personnel, n'est pas une entreprise
responsable, une entreprise citoyenne pour employer une expression à la mode. C'est une attitude scandaleuse et condamnable.

La femme qui s'inquiétait pour son broyeur et des conséquences catastrophiques sur l'activité du chantier qu'un tel incident pouvait engendrer, faisait donc peu de cas des ouvriers devenus handicapés à vie.

Outre le préjudice physique, la vie de ces malheureuses personnes risque de changer radicalement et elle aura probablement
des conséquences fâcheuses sur le plan social voire familial.

Pour que cette femme éprouvât de la commisération, voir de la douleur, il aurait fallu que son fils - si tant est qu'elle en ait un - subisse ces dégâts physiques irréparables.
Parfois on a envie d'être méchant, très méchant...
On trouve malheureusement cette attitude indigne chez beaucoup de nos semblables.

Nous pouvons avoir parfois une once de méchanceté, car le regard que nous portons sur nos semblables est peut-être critique,
mais aussi empreint de cynisme. Le monde est ainsi fait.

Christian HOMBERT
Octobre 1995