ENCORE UNE AFFAIRE

Pierre Suard, P.D.G. d'Alcatel vient d'être mis en examen. Chefs d'inculpation : surfacturation de frais d'étude et abus de bien sociaux (installation aux frais de l'entreprise d'un système électronique de protection sophistiqué à son domicile parisien).

Le prévenu, malgré les pressions et la réticence de son entourage s'est expliqué pendant 20 minutes à la télévision. Il estime qu'il fait l'objet, ainsi que son groupe, d'une habile campagne de calomnies et de déstabilisation. A la question : qui en voudrait à son empire ? Pas de réponse.
Les arcanes de la politique sont impénétrables, mais en matière de stratégie industrielle ou financière les mystères le sont tout autant.

Cette nouvelle affaire laisse les Français désabusés. A l'heure où l'on constate la persistance d’un taux de chômage élevé, que le travail fait défaut, que les salaires n'évoluent pratiquement plus, que les entreprises mettent en place toujours des plans sociaux (réduction des effectifs), les citoyens que nous sommes sont indignés d'apprendre que Pierre Suard gagne 100 millions de centimes par mois, sans compter les émoluments qu'on lui octroie lorsqu'il intervient lors de conférences, de réunions, ou quand il participe à des débats au sein de clubs !

En outre, si l'on prend en compte les dividendes qu'il perçoit de son portefeuille d'actions, ses ressources sont incommensurables.

Ces grands capitaines d'industries que sont Pierre Suard, Francis Mer, Jacques Calvet, Louis Schweitzer, Antoine Ribout et bien d'autres, se défendent en estimant que leurs ressources salariales sont la juste rétribution de leurs compétences et que ces ressources restent en deçà de leurs homologues étrangers.

Difficile de faire comprendre cette version à un salarié qui gagne 7000 F par mois ou à un demandeur d'emploi ! Il y a quelques chose d'anormal et même d'immoral dans cette disproportion de revenus.

Si l'on fait un parallèle avec les revenus d'un homme politique ou d'un élu local, qui lui aussi, mais dans un autre domaine, est responsable d'une ville, d'un département ou d'une région, gagne 20 fois moins ! Et pourtant il dirige en quelque sorte une grande une entreprise.

Chaque salarié doit être rétribué selon ses compétences et l'échelle des valeurs et des salaires doit être maintenue, mais les Français n'admettent pas l'image de cette échelle qui possède 100 barreaux dont la moitié, situés dans la partie supérieure, soient coupés et  qu'il n'en reste à l'extrémité que 1 ou 2 !

Aucune loi, aucun texte ne peut empêcher ces supers chefs d'entreprise de s'octroyer ces revenus faramineux, revenus votés par
les conseils d'administration qui les portent à la présidence. Après tout, un homme qui fait bien marcher son entreprise, qui la rend prospère, compétitive et qui procure à ses actionnaires des revenus réguliers est récompensé par ceux qui lui font confiance en le nommant P.D.G.

La surenchère existe même, puisqu'il y a quelques années, l'Etat (actionnaire de la Régie Renault) voulait remplacer son Président, par Raymond Lévy, mais comme il était sous contrat avec la société sidérurgique belge Cockerill, le transfert n'a jamais eu lieu.

La philosophie capitaliste est ainsi respectée. Notre société est ainsi faite.

Peut-être qu'un jour elle sera battue en brèche par une révolution.…


C. HOMBERT
Mars 1995