LE FEUILLETON DE L'ETE 93

Deux grands feuilletons tiennent en haleine une grande partie de nos concitoyens : le château des Oliviers qui passe actuellement sur France 2 et l'affaire OM-Valenciennes qui chaque jour nous apporte son lot de révélations détonantes.

En suivant ces deux feuilletons, on ne peut s'empêcher d'établir un parallèle : le premier retrace l'histoire d'un homme peu scrupuleux, fourbe et intrigant, qui achète tout le monde et quand il n'arrive pas à ses fins, utilise des moyens déloyaux et illicites.
Le deuxième, raconte les mésaventures d'un autre homme, tout aussi arriviste et habile. Attitude pouvant très bien servir de sujet
pour d'éventuels réalisateurs de sagas télévisées.

A la fin d'une rencontre de football disputée dans le Hainaut entre les équipes de Valenciennes et de Marseille, un joueur du club nordiste, Jacques Glassman, accuse Jean Pierre Bernès, directeur du club phocéen, de l'avoir contacté, ainsi que deux autres joueurs (Jorge Burruchaga et Christophe Robert) pour leur proposer de l'argent, afin qu'ils "lèvent le pieds" lors de la rencontre.

L'affaire éclate au grand jour et la justice est saisie. Une perquisition permet de retrouver dans le jardin de la maison des beaux-parents de Christophe Robert, située dans le sud ouest de la France, une enveloppe contenant 25 millions de centimes !

Le joueur valenciennois est bien obligé de reconnaître les faits et accuse Jean Pierre Bernès d'être à l'origine de la corruption.

Un intermédiaire, Jean Jacques Edelie, et ancien camarade de Robert, lui avait remis l'argent. Ce dernier ne reconnaît pas les faits et accuse le valenciennois de menteur, mais une fois incarcéré, Jean Jacques Edelie, suivant les conseils de sa femme et de son nouvel avocat (pas marseillais celui-là), se dédit et confirme la véracité des faits.

Pour retarder le cours de la justice et préparer sa défense, Jean Pierre Bernès se fait hospitaliser : il est paraît-il dépressif !

Quelques jours passent, et la justice impatiente, le convoque à Valenciennes. A la suite de l'interrogatoire, il se voit signifier sa mise en accusation.

Incarcéré, il nie bien entendu tout en bloc malgré les lourdes charges qui pèsent sur lui et les assertions de ses accusateurs.

Il était bien obligé d'adopter cette ligne de conduite pour protéger Bernard Tapie, qui lui, multipliait les interviews pour expliquer que cette affaire était montée de toutes pièces pour atteindre sa personne. Il criait au scandale et à la machination. Ben voyons !

Comment un homme comme Tapie, actionnaire majoritaire dans le club de Marseille, pouvait-il être un corrupteur !

Comme d'habitude, Tapie le fanfaron, Tapie le hâbleur, Tapie le menteur, Tapie le médiatique se battait comme un beau diable pour préserver son honneur.

Pour montrer le côté impertinent et insolent de l'individu, il invita Bernès sur son yacht, une fois sa détention provisoire achevée.
Quel beau pied de nez aux journalistes, à la justice et au corps médical (la dépression a vraiment été vite soignée) !

Mais pour donner encore plus de piment à cette sombre histoire de corruption - qui est paraît-il monnaie courante dans le monde du
football - l'ex-entraîneur de Valenciennes Boro Primorac, accuse Bernard Tapie d'avoir voulu l'acheter pour lui faire porter le chapeau de l'affaire lors d'un rendez-vous pris au siège de la société Tapie.
Tapie crie bien sûr encore à la machination, mais étrangement, trois semaines plus tard un homme providence vient lui fournir un alibi de poids.
L'homme en question est le socialiste Jacques Mélic, (*) maire de Béthune et ancien ministre de la défunte Gauche. Il prétend qu'il était ce jour-là dans le bureau de l'homme d'affaires, à la même heure indiquée par Primorac !

Tout le monde connaît les démêlés de Bernard Tapie avec la justice dans le cadre de transactions
commerciales, de rachats et de ventes de sociétés.
Cette affaire de subordination de témoins ne fait qu'ajouter à ses indélicatesses et malversations. Seulement le personnage avec son côté acteur et frimeur et sa cohorte d'avocats célèbres se tire toujours des situations les plus scabreuses et inextricables. Grâce aux fusibles qu'il place aux postes importants dans les
sociétés qu'il contrôle, Tapie s'en sort à chaque fois.
Il arrive même à convaincre certaines personnes - surtout les passionnées marseillais du ballon
rond - en focalisant leur attention sur la qualité, les vertus, l'éclat et le renom de l'OM, qui vient- il est vrai, de remporter la coupe d'Europe de football.
Il insulte et dénigre les journalistes qui ne sont pas acquis à sa cause et qui sont donc forcément
partiaux. Il leur interdit l'accès au stade vélodrome, jette la caméra d'un reporter. Bref, le tout puissant Tapie, qui possède en plus de solides appuis Elyséens, et règne en maître dans son univers financier.
Le football de haut niveau génère des sommes d'argent colossales et un homme d'affaire averti comme Tapie n'oublie pas d'exploiter le filon inépuisable, comme l'ont d'ailleurs fait avant lui Bès à Bordeaux, Hechter à Paris, Rocher à Saint-Etienne et Leclec à Marseille.

Est-ce que la justice saura faire la part des choses et démêler l'écheveau ?

Une chose est sûre, il faudra vraiment tourner un film sur cette affaire car tous les ingrédients sont réunis pour réaliser une parfaite saga télévisuelle.
Par contre une chose est moins sûre : la justice rendra-t-elle un verdict équitable ? Les autorités du football quant à elles sanctionneront les "petits", ces joueurs corrompus. Mais que valent les accusations de 5 personnes contre les affirmations de personnages puissants qui se disent être blanc comme neige ?

(*) en échange, il obtiendra le maintien en activité de l'usine Testut installé dans la ville (elle appartient bien entendu à Tapie)

C. HOMBERT
Août 1993