UN PARCOURS BIEN CHAOTIQUE...

Ouf ! C'est fait. Pour employer une expression chère à Michel Audiard, je viens tranquillement de finir de couler un bronze.
Je tire la chasse d'eau pour faire disparaître ma crotte bien consistante que je viens de déposer au fond de la cuvette blanche.
Celle-ci, absorbe avec avidité les 8 litres d'eau qui viennent de tomber brutalement. Entraînée par le tourbillon provoqué par la
chute d'eau latérale, ma crotte disparaît définitivement. Commence alors pour elle, un long voyage chaotique qui va emprunter
un itinéraire "underground".
Tout d'abord aspirée par l'étroit siphon de la cuvette, ma crotte emprunte un long dédale de conduites souterraines reliées entre
elles par des puisards ou regards intermédiaires.
Au départ, évoluant dans une conduite en plastique de 10 centimètres de diamètre, elle s'engage dans une canalisation plus
importante, pour arriver ensuite dans un collecteur aux dimensions encore supérieures.
Elle va passer dans le sous-sol de mon habitation, sous le jardinet, sous le trottoir et enfin sous la chaussée.
Si les canalisations étaient transparentes et non recouvertes par les différentes molécules de surface, nous pourrions
l'observer à la trace.
Bon, continuons à suivre ma crotte dans son parcours souterrain. Chemin faisant, flottant dans l'eau, elle arrive tranquillement
dans un grand bac en béton, enterré dans un espace anonyme. De puissants moteurs activant des pompes, font entendre leur
bruit pratiquement  permanent. Ils sont installés dans une station de relevage. En effet, les collecteurs sur lesquels se raccordent
une multitude  de canalisations peuvent parfois, selon la topographie des lieux, être posés en dessous du niveau de la station
d'épuration. Il est donc nécessaire d'aspirer les eaux usées pour les transférer dans un collecteur situé plus haut et réguler le
débit des flux.
Combien de kilomètres va parcourir ma crotte ? Deux, quatre, six ? Sa vitesse, selon les statistiques, sera de l'ordre de 1 mètre
à la seconde. Mais ma crotte ne va pas voyager seule. Elle sera accompagnée par d'autres, plus ou moins semblables à elle.
Pour effectuer ce long parcours, viendront se joindre à elles des couches-culottes, des papiers, des mégots de cigarettes,
des préservatifs, des petits sacs et bouteilles en plastique et autres objets hétéroclites récupérés dans les caniveaux qui
viennent se jeter dans les canalisations couramment appelées « les égouts ».
Tous ces corps flottants vont docilement prendre la même direction pour terminer leur course dans le noir le plus complet,
à la station d'épuration. Elles vont retrouver la lumière et arriver sur une grille qui va filtrer tous ces corps et séparer les matières
solides et organiques.
Les objets en tous genres, non putrescibles, seront chargés dans une benne pour être dirigés vers une usine d'incinération,
mais les matières organiques, comme ma crotte par exemple, seront déshydratées pour être ensuite transformées en boue
destinée à l'épandage agricole. Ma crotte recyclée, va ainsi fertiliser les terres.
Tant mieux sur le plan écologique, mais à quel prix ! Combien coûte en investissement et en maintenance le réseau
d'assainissement qui prend ma crotte en charge de mon domicile jusqu'au champ d'épandage, en passant par la station d'épuration ?
Ma crotte, objet de bien d'attentions, est un bien précieux...
Passée d’un statut de déchet, d’excrément, elle est devenue un produit noble : de l’engrais.
Il y a des décennies, qui aurait pu penser qu’une crotte qui tombait directement dans une fosse réservée aux matières fécales,
emprunterait un parcours aussi tourmenté et coûteux, pour finir dans un champ ?

C.HOMBERT - janvier 2009