LE DERNIER POT AU LAIT

Depuis de nombreuses années j’achetais du lait à la ferme toute les semaines.

Il y a donc bien longtemps, j’avais trouvé une exploitation agricole près de mon domicile. Tous les samedis à 9 heures, j’allais
rendre visite à la fermière qui trayait elle-même ses vaches, son mari effectuant plutôt des travaux d’exploitation de la ferme.
Parfois nous étions 2 ou 3 personnes à attendre dans la stabulation que la traite soit achevée et le transvasement du lait dans
nos bouteilles d’eau minérale en plastique de 1,5 litre. Mes habitudes ont duré plus de 4 ans.

Puis un jour, la fermière m’annonça qu’elle allait mettre un terme à son activité d’agricultrice. Ses enfants, ne voulant pas reprendre la succession, la vente de lait cessa. Relativement jeunes, la femme et le mari voulaient profiter de la vie, leurs revenus étant suffisants.

Il existait à l’époque dans ma commune 6 exploitations, dont 3 orientées vers l’élevage de bovins. Je n’eus aucune difficulté à trouver un nouveau point de vente de lait en provenance directe de la ferme.

Là encore, la fermière trayait elle-même ses vaches. J’arrivais souvent avant la fin de la traite, aussi, je pouvais me rendre compte que son métier était contraignant et difficile : porter les seaux d’eau pour laver les pies des vaches, veiller à la propreté des matériels utilisés, respecter les règles strictes en matière d’hygiène…

Là également, mes visites étaient toujours hebdomadaires, le samedi. Puis un jour, son mari décéda, alors que rien ne le laissait présager. Aucun enfant ne voulant reprendre la succession, l’exploitation s’arrêta de facto.

Toujours décidé à acheter du lait de ferme, je trouvai dans la commune voisine une nouvelle ferme qui acceptait d’en vendre aux particuliers. Comme à chaque fois, le lait en vrac était fraîchement trait.

Puis un jour, la commission européenne édicta de nouvelles règles sanitaires. Elles interdisaient pratiquement la vente de lait en vrac sans être préalablement contrôlé. Le lait devait en outre être conditionné dans des poches hermétiques. Approchant de la retraite, le fermier ne souhaitant plus investir dans l’achat de matériel de conditionnement pour vendre à peu de particuliers du lait emballé, cessa ses ventes, l’entièreté de sa production étant affecté à une coopérative.

Devant la mécanisation du processus de traite des vaches et la stricte réglementation sanitaire, progressivement, les exploitants ont été amenés à vendre leur production laitière uniquement aux groupements.

Je réussis néanmoins, après recherches, à en trouver un producteur qui tenait de surcroît une petite boutique dans laquelle on pouvait y trouver ses propres produits de ferme. Le lait était comme il se doit conditionné dans des poches. Le goût n’en était pas altéré.

Après plusieurs années de fréquentation, le fermier m’annonça un jour qu’une opportunité s’était présentée à lui : un important groupe industriel proposait de lui racheter la plus grande partie de ses terres pour y construire une usine. Les enfants du couple n’étant pas destinés à exercer le métier d’exploitant agricole et ayant par ailleurs une activité professionnelle, l’agriculteur décida de vendre ses terres et sa ferme.
L’élevage de bovins fut donc abandonné.
C’est dans cette ferme que j’ai acheté ma dernière poche de lait.
Aujourd’hui, le mouvement continue : une à une, les exploitations agricoles disparaissent. Seuls restent des grands domaines qui sont de véritables entreprises. La vente du lait passe obligatoirement par des circuits de distribution. La vente aux particuliers est en passe de disparaître totalement.

Si dans les campagnes notamment, il était courant à une certaine époque, d’acheter du lait à la ferme, aujourd’hui, seule la fable de La Fontaine « Perrette et le pot au lait », nous rappelle l’existence que ancienne habitude est devenue obsolète.

C.HOMBERT
Aril 2007