UNE BIEN GRANDE UTOPIE

J'ai toujours pensé qu’un capitalisme à visage humain était possible. Je croyais aux vertus de ce système économique
plutôt qu’au modèle collectiviste, centralisateur, propre aux pays de l’Est, dont l’Etat assurait entièrement la charge et
le fonctionnement.
Pendant très longtemps, les deux systèmes se sont opposés. Aujourd’hui, il n’en reste qu’un : le Capitalisme.
Il s’est imposé mondialement comme modèle d’organisation de notre vie économique et sociale.
Le temps passe et maintenant, je me rends compte que le Capitalisme à visage humain auquel je croyais n’est
qu’une grande utopie. Le Capitalisme est devenu sauvage, totalitaire. Sans doute un peu naïf il y a quelques années,
je réalise enfin que l’Actionnaire, qui détient une partie du capital de l’Entreprise, n’a qu’un seul objectif : faire fructifier
sans cesse l’argent qu’il a placé dans celle-ci. Ipso-facto, il fait confiance aux hommes qui en assurent les destinées.
Mais l’Actionnaire est prêt à retirer sans préavis ses fonds, si l’équipe dirigeante n’agit pas suffisamment dans le sens
de ses intérêts.
La dure loi du Capitalisme exclue toute considération humaine quand des démarches spéculatives, fusions, O.P.A.
ou restructurations, qui entraînent en général des effets lourds de conséquences pour les salariés.
Alors qu’entendais-je par capitalisme à visage humain ? Je rêvais d’un Capitalisme qui soit profitable aux trois piliers qui
en assurent son fondement. Un Capitalisme qui créerait de la croissance, de la richesse, tout en procurant aux actionnaires,
des revenus mesurés. Un Capitalisme citoyen qui considérerait les salariés. Un Capitalisme vertueux en somme.
Le Capitalisme est soutenu par trois piliers : les actionnaires, les clients et des salariés. Satisfaire les exigences des trois
est irréalisable. Il faut contenter le salarié qui revendique à juste titre des augmentations de salaire, l’actionnaire qui réclame
de meilleurs dividendes et enfin, accéder à la demande des clients, qui souhaitent voir baisser les prix des produits
qu’ils achètent… Une gageure !
Que constate-t-on aujourd’hui : des actionnaires de plus en plus riches et des clients de plus en plus « chouchoutés ».
Il reste les salariés. Sans être vraiment les laissés pour compte, beaucoup payent un lourd tribut des conséquences
de la mondialisation et de la libre circulation des capitaux.
L’Actionnaire et le Client peuvent à tout moment abandonner l’Entreprise. Le premier en retirant ses titres pour les placer
dans un autre secteur d’activité, le deuxième préférant acheter son produit ou son service à la concurrence.
Soumis aux aléas de l’économie de marché et à l’appétit de l’Actionnaire, le Salarié est vulnérable.
Les actionnaires ou groupes d’actionnaires qui prennent des participations dans une entreprise, peuvent les retirer l’année
suivante si les dividendes ne sont pas à la hauteur de leurs espérances. Si une opportunité de placement se présente, ils
n’hésitent pas à placer leur captal dans une autre société qui leur propose des revenus plus intéressants. Les actionnaires ne
se contentent plus d’un taux de rendement à un chiffre, ils visent des taux à 2 chiffres !
Dans la vie, tout est une question de rapport de force et dans ce système économique libéral impitoyable, l’Actionnaire
se moque bien des pouvoirs politiques ou syndicaux. Le capital est devenu mobile, volatile. Aujourd’hui, il rayonne dans
un pays, demain, il resplendira dans un autre...
Comment dans ces conditions, un Capitalisme à visage humain peut-il voit le jour ? Impossible ! Les actionnaires ne
poursuivent qu’un seul but : un perpétuel enrichissement, aveugle, indifférent à la notion de citoyenneté ou de solidarité.
Solidarité. Voilà un mot que tout le monde a sur le bout des lèvres, mais selon la situation sociale de l’individu, sa signification
est différente. L’Actionnaire prône la solidarité, mais à la condition expresse qu’elle soit prise en charge par les autres...
Son comportement citoyen est d’apparence puisqu’il continuera à placer ses actifs pour les valoriser au maximum.
Sa cupidité est sans limite.
Mais qui sont donc ces actionnaires qui font la pluie et le beau temps des entreprises ? Eh bien la plupart d’entre nous !
Nous refusons d’accepter cette vérité, mais pourtant, nous contribuons à la prospérité du capitalisme au travers des
primes que nous versons aux Compagnies d’assurance, aux organismes de capitalisation (fonds de pension) ou
d’Assurance Vie, mais également, grâce aux cotisations que nous versons aux Mutuelles et à nos placements financiers
pour ceux qui ont de confortables revenus…
Détenant des sommes considérables, ces organismes participent à la volatilité du Capital en plaçant leurs ressources au gré des
opportunités, pour leur profit d’une part, mais aussi pour celui de leurs mandants d’autre part…
Selon Jean Peyrelevade, ancien P.D.G. du « Lyonnais », il y aurait dans le monde 300 millions d’actionnaires, concentrés à 90%
en Amérique du Nord, en Europe Occidentale et au Japon. Ils contrôleraient la quasi-totalité de la capitalisation boursière
dans le monde !
Les actionnaires sont anonymes. Ils sont de religions différentes. Habitants dans diverses nations, ils sont de Droite comme de Gauche.
Il y a quelques années, on pouvait lire dans le manifeste du Parti Communiste la phrase suivante : « Prolétaires de tous les pays,
unissez-vous ». Eh bien aujourd’hui, c’est une autre catégorie de personnes qui a réalisé cette union : les actionnaires.
Ils se sont unis sans se concerter, sans revendiquer et sans manifester.
Il est devenu impossible de s’exclure du mouvement de l’ultra libéralisme, sauf à se marginaliser et à assister, impuissant, aux
transferts des capitaux vers des cieux plus accueillants.
Le pouvoir des actionnaires est puissant. Il s’exerce dans les hautes sphères de la politique et de la finance. En outre, il exerce
une pression énorme sur les P.D.G, ces employés de haut rang…
S’enrichir toujours plus, rechercher des profits démesurés, sans aucune autre préoccupation, voilà le credo des Actionnaires.
Infinitésimalement, nous en faisons partie...
Son comportement est identique au nôtre en tant que consommateur : nous ne nous préoccupons pas de savoir où le bien que nous
avons acheté à bas prix est produit, et encore moins de savoir si des enfants ne sont pas à l’origine de sa fabrication...
Nous sommes les complices du capitalisme, mais aussi ses otages.

C. HOMBERT - Mars 2006