LE TRIANGLE D’OR

Bien qu'aucune comparaison ne puisse être effectuée avec le fameux Triangle des Bermudes, celui dont je veux parler portait un nom faisant penser à ce dernier : le Triangle SNCF. Il s’agissait d’une zone de stockage de matières premières, en l’occurrence du minerai.

Entourée par trois voies ferrées, cette immense plate-forme triangulaire, se trouvait à l'extrémité de l’enceinte d’une usine sidérurgique située dans le Nord de la France. Deux voies desservaient cette aire de stockage pour l’approvisionner en minerais, une troisième, fermant le triangle. Cette dernière voie était utilisée pour d’autres tractions ferroviaires, notamment pour y véhiculer une autre matière vers les hauts fourneaux, le coke.
Voilà pourquoi cette zone s’appelait le triangle SNCF. Dans les années soixante, la production de fonte, qui permet l’élaboration de l’acier, nécessitait l’achat d'importantes quantités de minerais.

Des millions de tonnes, transportées par wagon, transitaient par cet endroit stratégique. Déposés pour y être stockés provisoirement, les minerais étaient repris pour être enfournés dans les « gueulards » des hauts fourneaux. Par la suite, les méthodes de traitement de cette matière première livrée à l’état brut, passant par l'homogénéisation, furent dirigées vers un autre parc prévu à cet effet. Voilà pour l'historique.

Mais le Triangle SNCF, portait un autre nom : le Triangle d’or. Le nom avait été donné par le personnel travaillant sur le site. Triangle d'or parce qu’il se passait de bien troublantes opérations commandées par certains responsables peu scrupuleux.

La vocation de cet immense parc était le stockage des minerais, mais sa gestion générait des coûts d'exploitation exorbitants. Les frais de fonctionnement n'étaient bien entendu à l'époque pas suivis, puisque les contrôles budgétaires n’existaient pas. Aux coûts de gestion normaux du parc, venaient s'ajouter ceux de prestations fantaisistes.

C'est ainsi, que certains prestataires de service étaient parfois amenés à charger, transporter par camions, puis les vider, des milliers de tonnes de minerais, qui, le mois suivant, retournaient au même endroit où ils avaient été chargés.

Si la gestion du parc, nécessitait des opérations normales de mouvements de stocks, la tentation était devenue grande de faire évoluer les prestations dans un but lucratif. Quand une entreprise qui n’avait plus suffisamment de travail, vient vous faire part de ses difficultés passagères, la solution de provoquer par anticipation des transferts de matières, arrangeait tout le monde. Le prestataire à qui on apporte une bouffée d’oxygène et le donneur d’ordre, pour servir ses intérêts.

Bien vite, cette anticipation de prestations s’est transformée en habitudes. Voilà comment dans les années 60, certains cadres avaient mis en place ces opérations frauduleuses, incontrôlables sur le plan budgétaire. Des prestations bien réelles, mais inutiles, qui profitaient à certains cadres bienveillants, traduites sous forme de voyages entre autres, ou de locations d’immeubles de vacances tous frais payés…

Il faut dire qu’à l’époque, la sidérurgie était subventionnée. Les déficits étant annuellement comblés par l’Etat providence...

Pour donner une apparence plus crédible à ces opérations, tous les chargements étaient pesés systématiquement sur la bascule routière. De véritables prestations, claires et limpides... Difficile d’estimer combien de temps on duré ces magouilles.

On comprend mieux alors pourquoi le Triangle SNCF était nommé par quelques initiés, le Triangle d'Or...

C’est maintenant de l’histoire ancienne. Le temps a passé. L’usine a cessé son activité. La Région, qui a hérité des friches, a effectué des travaux d’aménagement, en recouvrant notamment le Triangle d’or, de milliers de mètres cubes de terres végétales sur le sol devenu acide, à cause des dépôts successifs de minerais. La reconquête de la nature a effacé les traces d’un prospère passé industriel, mais aussi celles de malversations.

Aujourd’hui, ce triangle, peut importe son appellation, s’est transformé en zone verte. Dans quelques années, une forêt l’aura fait disparaître définitivement. Seuls quelques anciens affectés dans le secteur, garderont encore en mémoire l'existence de cet endroit dissimulé, perdu au fond de l’usine, où il se passait de biens étranges choses…

C. HOMBERT

Février 2006