UN VOYAGE VERS LA LIBERTE


Un voyage vers la liberté. Pas celle prise au sens large du terme qu’exaltent tant d’écrivains, de penseurs, de philosophes ou d’évangélisateurs de tous poils. Cette liberté, au nom de laquelle les hommes se battent aujourd’hui encore pour la conquérir, cette liberté que des dictateurs se gardent bien d’accorder à leur peuple afin de mieux asseoir leur autorité…

La mienne est plus concrète : il s’agit de la liberté musicale.
Récemment, j’écoutais avec ravissement un orchestre de jazz, un quintet plus précisément (1), qui faisait étalage de son savoir-faire, en traduisant musicalement ses partitions. Partitions virtuelles si l’on peut dire, tant l’exécution des morceaux joués laissait une large place à l’inspiration et à l’improvisation. La lecture de l’écriture musicale servait en fait de repères à la conduite à suivre, mais ce concert se déroulant dans une atmosphère feutré et chaleureuse, m’emmenait faire un voyage vers la liberté.

L’orchestre se produisait dans une petite salle. Je pouvais observer les doigts du contrebassiste qui s’activaient pratiquement sans interruption. Il pinçait sans interruption les cordes fixées sur la hampe de son énorme instrument. Concentré, il vivait intensément sa musique. Elle le plongeait dans un état second. Même un tremblement de terre ne pouvait le troubler.

Le pianiste, lui non plus ne s’arrêtait jamais. Par moment ses doigts effleuraient nonchalamment les touches de son clavier, un peu comme le font ces musiciens de piano-bar. Puis crescendo, en fonction du rythme imprimé, les doigts s’activaient avec une plus grande fermeté sur les blanches ou sur les noires, ce qui avait pour effet d’actionner les marteaux qui venaient percuter violemment les 88 cordes en fil d’acier du piano demi-queue. Ce piano qui d’ailleurs restait insensible aux changements de rythmes et aux trépidations du musicien.

Au paroxysme de son agitation, son corps menaçait à tout moment de se soulever de son tabouret, à la limite de la rupture qui lui aurait fait perdre les pédales… celles de son piano. Mais instinctivement, son sens inné de la musique lui évitait cette fracture.
Selon la puissance du souffle du musicien qui tenait le « cuivre », il faisait sortir de son trombone à coulisse, des sons chamarrés. Il maniait en outre la coulisse avec une telle virtuosité, que l’effet de la modulation des notes était prodigieux. On pouvait les comparer à des sons émis par un bébé en train de pleurer, mais aussi aux gémissements d’un malade, ou aux lamentations d’une femme musulmane qui vient de perdre un être cher…
Un autre musicien, polyvalent celui-là, utilisait tour à tour des « cuivres » différents. Il jouait avec autant d’aisance et de facilité, aussi bien de la clarinette, de la flûte que du saxo, enfin… deux saxos, un alto et un ténor.

Son talent s’exprimait davantage quand il jouait de cet instrument. Peut-être à cause des potentialités du saxo alto qui restitue 33 identités sonores. Les sons émis étaient renversants, voire magiques. Selon l’étendue du registre du musicien, on pouvait eux aussi, les comparer au hennissement d’un cheval, au hululement en pleine nuit d’un hibou, ou au bêlement d’une chèvre…

Quand il prenait le saxo ténor, la sonorité plus grave de l’instrument reproduisait des sons parfois indescriptibles, mais toujours harmoniques. Tantôt ils faisaient penser à des spasmes ou des sanglots, tantôt au feulement du tigre…

Enfin, le batteur venait imprimer le rythme indispensable aux arrangements, mais parfois, innovait en effectuant, quand les morceaux étaient lents, des effets de bruitage naturels, avec des ustensiles singuliers.

Chaque élément du groupe avait sa propre culture musicale et ce foisonnement d’acquis, cette diversité, cette richesse, permettaient d’exprimer avec générosité ce talent collectif.

L’orchestre, qui se produisait dans cet espace intime, à l’opposé des grandes salles dans lesquelles la communion du public avec l’orchestre est inexistante, me réserva une soirée pleine d’émotion, en quelque sorte un voyage vers la liberté, un voyage imprévu et surprenant.

(1) Azad

Christian HOMBERT

Octobre 2004